• 13 mars 2026

    Recrutement dans les centres de soins de suite et de réadaptation en Picardie : état des lieux et enjeux

Des établissements confrontés à des tensions croissantes sur le territoire picard

Les centres de soins de suite et de réadaptation (SSR) jouent un rôle clé dans la prise en charge après une hospitalisation ou lors de maladies chroniques. Le tissu régional en Picardie compte plus de 30 établissements SSR, publics ou privés, représentant l’un des maillons essentiels du parcours de santé, notamment pour une population vieillissante et confrontée à un risque accru de perte d’autonomie (ARS Hauts-de-France, chiffres 2023).

Pourtant, ces établissements se heurtent à des difficultés persistantes de recrutement qui menacent leur fonctionnement et la qualité de prise en charge. Médecins, infirmiers, kinésithérapeutes, ergothérapeutes : toutes les professions sont concernées. En Picardie, la tension est accentuée par des facteurs historiques, structurels et démographiques spécifiques à la région.

Une crise du recrutement installée et multifactorielle

Des postes vacants en augmentation

La région Hauts-de-France affichait en 2022 un taux de vacance pour les postes de médecins en SSR supérieur à 18 % sur l’ensemble de la Picardie (source : ARS Hauts-de-France, rapport Soins de suite et réadaptation 2022), contre une moyenne nationale autour de 13 %. Côté paramédical, l'Ordre National des Infirmiers révélait en 2023 qu’un poste sur dix reste non pourvu dans les établissements SSR picards à l’issue des campagnes de recrutement classiques.

  • 69 % des établissements SSR de Picardie ont ouvert au moins un recrutement non pourvu depuis plus de six mois sur le poste de médecin coordonnateur (enquête Fédération Hospitalière de France, 2022)
  • Des chiffres similaires observés chez les kinésithérapeutes et ergothérapeutes, professions particulièrement demandées avec l’explosion des rééducations post-chirurgicales et des prises en charge pluridisciplinaires

Facteurs aggravants spécifiques à la Picardie

  • Vieillissement de la population médicale : Près de 31 % des médecins SSR en Picardie ont plus de 55 ans (Ordre des Médecins, 2023), exposant à une vague de départs à la retraite de grande ampleur d’ici cinq à dix ans.
  • Pénurie croissante de certains paramédicaux : Le Conseil national de l'ordre des masseurs-kinésithérapeutes note une densité inférieure à la moyenne nationale : la Picardie compte 1015 kinés pour 1 million d’habitants (contre 1230 en France), niveau jugé critique pour les besoins de rééducation.
  • Difficultés d’attractivité de certains territoires ruraux et périurbains : Le déséquilibre géographique reste marqué : près de 45 % des postes non pourvus se situent dans l’Aisne et une partie de l’Oise, départements cumulant enclavement, isolement et accès limité aux transports publics (Observatoire Régional de Santé Hauts-de-France, 2023).

Portrait de terrain : comment les difficultés de recrutement se traduisent-elles au quotidien ?

L’impact de ces tensions sur le fonctionnement des centres SSR se fait nettement sentir. Face au manque de médecins, certains établissements ont réduit leur capacité d’accueil, différé certaines prises en charge ou recouru massivement à l’intérim médical. D’autres, faute de personnel de rééducation, allongent les délais d’entrée pour les patients ayant besoin de soins structurés après chirurgie orthopédique, AVC ou affections neurologiques (Agence Régionale de Santé HDF).

  • Augmentation de 20 % du recours à l’intérim médical et paramédical sur la période 2021-2023 dans les SSR picards (FHF Régionale)
  • Plus de 50 % des directeurs de SSR du territoire évoquent des reports fréquents d’admission faute de professionnels en nombre suffisant
  • Fatigue accrue des équipes en poste, majoration des arrêts maladie et des démissions, dans un cercle qui s’auto-entretient

Selon un directeur d’établissement interrogé par le Courrier Picard (mars 2023), « certaines unités doivent fonctionner à flux très tendu, avec une sécurité de soins parfois difficile à maintenir. Quand un kinésithérapeute manque, c’est toute la chaîne de rééducation qui ralentit, parfois sur plusieurs semaines ».

Quelles causes derrière ces difficultés de recrutement en Picardie ?

1. Un effet cumulé de la démographie médicale et paramédicale

La Picardie fait partie des régions les plus pénalisées par la fuite des jeunes diplômés vers les grands centres urbains ou d’autres territoires réputés plus attractifs : moins d’un infirmier diplômé sur deux issu d’une école picarde s’y installe pour son premier poste (ARS HDF, 2023). Les médecins MSOS (médecins spécialistes des soins de suite) forment un segment particulièrement fragile, avec seulement trois nouveaux praticiens formés localement en 2022 alors qu’il en faudrait au moins quinze pour répondre à la demande régionale selon la FHF.

2. Des conditions d’exercice perçues comme peu compétitives

  • Les salaires, notamment dans les établissements privés non lucratifs, peinent à rivaliser avec l’activité libérale : écart moyen de 15 % à 40 % pour certaines spécialités médicales (source : CNOM).
  • Horaires et contraintes importantes : travail le week-end, nuits et astreintes plus fréquentes que dans d’autres filières.
  • Charge administrative croissante : la proportion du temps médical consacré à l’administratif a doublé en dix ans (de 12 % à 24 % selon le Syndicat National des Médecins Rééducateurs).

3. Un déficit d’intégration et de valorisation dans la communauté médicale régionale

  • Manque d’accompagnement à l’arrivée (logement, intégration dans la vie locale)
  • Peu de passerelles avec le secteur hospitalier ou libéral, ce qui freine les carrières mixtes attractives
  • Faible valorisation du SSR dans les parcours universitaires médicaux et paramédicaux, à l’inverse des pôles d’expertise en chirurgie, oncologie ou gériatrie aiguë

Les stratégies mises en place pour tenter d’enrayer la spirale

Initiatives locales et innovations organisationnelles

Face à la pénurie, les établissements SSR de Picardie expérimentent plusieurs leviers :

  • Développement de postes partagés : Entre plusieurs SSR d’un territoire ou entre SSR et MCO (médecine-chirurgie-obstétrique) pour attirer des profils qui souhaitent diversifier leur activité.
  • Prime d’engagement et aides à l’installation : Certaines structures (notamment dans l’Aisne) proposent des offres de logement temporaire, financement partiel du déménagement, bourses régionales pour les étudiants s’engageant à exercer sur place (partenariats avec la Région et le Conseil départemental).
  • Télétravail et télé-expertise : Pour les médecins, développement de consultations à distance et réseaux de « second avis » pour mutualiser les expertises rares (cardio, neuro).

Un renforcement de la coopération entre établissements et territoire

  • Création de GHT (Groupements Hospitaliers de Territoire) intégrant SSR, MCO et EHPAD pour fluidifier les parcours professionnels : possibilités de mobilité, formation continue partagée, stages croisés.
  • Des actions communes de « job dating » régionalisé, par exemple, lors des Journées Portes Ouvertes Santé (printemps 2023, plus de 150 postes proposés sur trois départements, source : Pôle Emploi).
  • Mobilisation des internes et élèves paramédicaux via les CHU de Lille et Amiens, incités à découvrir le SSR via des stages longs et mentorat.

Perspectives et enjeux pour les années à venir

Si les efforts actuels permettent de stabiliser certaines situations, les projections démographiques laissent présager une augmentation des besoins de recrutement en SSR pour la Picardie entre 2025 et 2030, notamment en raison du vieillissement de la population et de la hausse des pathologies chroniques (INSEE, projections 2024).

L’extension du numerus clausus pour les professions de santé, encouragée par les autorités régionales, reste une piste mais ne suffira pas à court terme. Le travail d’attractivité, la transformation des organisations – plus flexibles, plus intégrées –, et la politique de fidélisation devraient poursuivre leur essor. Enfin, la valorisation du SSR dans les parcours universitaires et la reconnaissance de la discipline comme filière d’excellence apparaissent comme des leviers majeurs.

Dans ce contexte, le système de santé picard doit non seulement relever le défi du recrutement mais aussi transformer son image et son organisation, pour garantir un accès équitable et continu à des soins de qualité, partout sur le territoire.

Pour aller plus loin : ressources et rapports

  • Rapport annuel « Soins de suite et réadaptation dans les Hauts-de-France » – ARS Hauts-de-France, 2023
  • Observatoire National de Démographie des Professions de Santé : DREES
  • Cahier régional de la Fédération Hospitalière de France (Hauts-de-France) : Focus sur l’emploi et la formation, édition 2022
  • Courrier Picard, dossier spécial recrutement SSR, mars 2023

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